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Marisa Esparza : La musique, cet harmonique du sacré

Laudate Deo in Chordis: Cantos espirituales sobre mis instrumentos de cuerdas

Existe t-il un élément fondateur à l’origine de ta pratique et de ton amour de la musique ?
J’ai jeté mon dévolu sur le violon car il s’agit d’un instrument portable, strictement individuel, avec lequel je peux garder une proximité charnelle. Le violon s’oppose en cela au piano, plus massif, plus statique, qui a vocation à être mis à disposition de tous. J’ai grandi en Espagne, au sein d’une famille de musiciens accomplis. Je suis issue d’une fratrie de violonistes, clarinettistes et trompettistes ; mon  père est pianiste. L’histoire de ma famille compte deux maîtres de chapelle à la Cathédrale de Pampelune, en Navarre. Ces maestros de capilla étaient chargés de jouer et d’enseigner la musique liturgique, de composer des partitions polyphoniques pour les messes, de diriger les ensembles vocaux et instrumentaux. La polyvalence de ces musiciens était à la fois un gage d’érudition musicale, de virtuosité technique et de dévotion ecclésiastique. Je note, incidemment, que le rôle de maître de chapelle est tombé en désuétude à partir de Vatican II. Je suis donc née immergée dans la musique classique et religieuse. Cet héritage familial fait de moi la praticienne inconditionnelle que je suis ; je lui dois l’idée que la musique est, en définitive, un medium qui traduit parfaitement le langage de la transcendance.

Comment se sont manifestés les encouragements et les obstacles qui ont jalonné ton parcours ?

Une grande part de gratification me vient de gens qui, après un concert, me disent avoir été touchés, transportés, qu’ils ressortent revivifiés d’avoir entendu ma musique et mon chant. Pouvoir embellir des instants de vie, autrement que par le truchement des mots, est un privilège dont je me sens infiniment redevable. Il m’oblige à l’excellence. Mon premier combustible reste donc l’émoi intact, la joie presque enfantine que jouer et chanter me procurent, de manière sans cesse renouvelée. C’est dans cet esprit que, tout au long de ma carrière, j’ai monté divers groupes. Cette expérience de la collaboration a été très formatrice pour moi : j’ai notamment appris que seule une méthodologie rigoureuse et une discipline dans la pratique des répétitions, permettent aux musiciens d’expérimenter le principe de plaisir, tout en échappant à la tentation du dilettantisme. Un groupe de musique fonctionnel et efficace se dote toujours d’un chef, auquel les membres délèguent in fine le soin de trancher ; aussi surprenant que cela puisse paraître, les arts ont aussi leur organigramme.

Les épreuves, je ne les ai jamais ressenties comme un acharnement du sort ni une fin de non recevoir du destin, mais davantage comme une grâce offerte par Dieu de m’améliorer, comme une signe qui me rappelle à ma propre perfectibilité. Ainsi chaque obstacle pratique, personnel ou institutionnel devient-il une porte ouverte à de nouvelles investigations mélodiques, à de nouveaux registres, à d’autres sonorités. C’est donc par la musique que je surmonte les obstacles que je rencontre dans la musique. Oui, l’obstacle exerce une tension paradoxale : il nous rappelle humblement à nos limites, détruit le mythe anthropocentrique de la toute-puissance et de la virtuosité, tout en étant une exhortation au dépassement personnel. Nous avons tendance à fuir l’obstacle, alors qu’il faudrait le surmonter.

Décris-nous les instruments cousins et ancêtres du violon dont tu joues et dis-nous comment t’est venue l’idée d’exhumer ces vestiges instrumentaux.

Tout a commencé quand on s’est mis, avec un groupe baroque, à déchiffrer des œuvres médiévales. J’ai été émerveillée par la variété, la densité et la spiritualité de la musique de cette période qui nous a été vendue à tort comme obscurantiste. En fait, le Moyen-Âge constitue l’âge d’or et le nexus du rayonnement en matière de musique. J’ai d’abord acquis une vièle à archet, qui est une réplique de celle qui se trouve en peinture à Florence, dans la Chapelle des Espagnols de l’Église Santa Maria la Novella. Ma réplique a été fabriquée, en 1974, à Cuenca en Espagne, par le luthier César de la Vera.

Vihuela de arco
@COPYRIGHT MARISA MARTÍNEZ ESPARZA

Avec ses cinq cordes, la vièle à archet, m’offre la possibilité de « chanter et vièler ensemble », comme le faisaient les jongleurs et les troubadours, ainsi que de jouer des œuvres initialement composées pour le violoncelle et l’orgue. En effet, sa cinquième corde, grave, amplifie la tessiture du violon à 4 cordes. Mise au point pour créer un son plus soutenu et une vibration plus prolongée, cette vièle médiévale représente l’instrument à archet par excellence. Notons, par ailleurs, que le luth, la citole ou guitare sarrazine, sont des instruments dits à cordes pincées, c’est à dire que l’on joue sans archet, en pinçant les cordes directement avec les doigts.

J’ai  par la suite acquis une moraharpa, sorte de vièle à archet avec des touches. La moraharpa serait originaire de Suède, puisqu’un exemplaire datant de 1526 a été retrouvé dans la ville de Mora. J’ai une dilection toute particulière pour ses sonorités atypiques, nées de la symbiose touches en bois et archet. Elles confèrent un charme singulier à cet instrument. Ma moraharpa est une réplique de l’instrument retrouvé à Mora et elle à été fabriquée par Jean-Claude Condi à Mirecourt, en 2016. Ses potentialités expressives gagneraient à être connues.

Moraharpa
@COPYRIGHT MARISA MARTÍNEZ ESPARZA

Dans ta pratique musicale, le chant sacré, chrétien et le chant de la séduction, la musique du fine amore ou amour courtois, cohabitent. Les propositions artistique et idéologique de ces deux genres sont-elles, selon toi, antagonistes ou complémentaires ?

La réalité artistique médiévale n’est pas aussi binaire et cloisonnée que nous l’imaginons. Dire que le Moyen-Âge est musique est un euphémisme : nos aïeux chantaient dans les champs, dans les monastères, lors des offices, sur la place publique, si bien qu’une mélodie improvisée dans un espace social donné se trouvait naturellement transférée et opportunément réadaptée pour un autre. De ce fait, la musique de la louange à Dieu et la musique de l’éloge à la dame s’influençaient mutuellement, se nourrissaient l’une de l’autre, au point que l’on peut parler d’engendrement réciproque, d’où une déification heureuse de la dame et sa contrepartie, une esthétisation assumée de la représentation du divin.

Parce qu’elle subventionne des musiques assourdissantes et une vision pornographique de la femme, notre modernité promeut une esthétique de la laideur et du cloaque qui participe honteusement de la déconstruction de l’édifice musical que le Moyen-Âge nous a légué. Si notre époque voit un antagonisme et un conflit d’intérêts entre le chant religieux et le chant amoureux, c’est parce qu’elle est orpheline de l’idée, acquise au Moyen-Âge, de la sacralité de l’amour. Je suis donc d’avis que la période médiévale, qui n’avait rien de moyen ni de médiocre, aurait tout aussi bien pu s’appeler l’Âge de Grandeur.

Pórtico de la Gloria, Saint–Jacques-de-Compostelle, Espagne
Portail de l’Abbatiale Saint-Pierre, Moissac (82200)

Marisa, la musique médiévale aurait-elle un rôle à tenir dans la reconquête des territoires culturel, identitaire et spirituel perdus par la chrétienté ? Je peux citer l’École de Notre-Dame, mouvement de musique polyphonique et religieuse, créé puis développé, de 1160 à 1250, par des compositeurs ayant fait leurs gammes au sein de feu la Cathédrale parisienne. Ici, c’est bien la construction des grands édifices du culte qui a rendu possible l’éclosion d’un répertoire liturgique à leur démesure. Là encore, on observe un enchevêtrement naturel, une interdépendance des arts à l’Âge de Grandeur, puisque l’architecture monumentale a engendré la nécessité d’un édifice musical. Cette époque se caractérisait par la recherche de Dieu en toute chose, de sorte que le Beau en musique était au service de Sa Majesté, et non de l’ego personnel.

La présence du noble Jésus dans l’eucharistie est le miracle qui renouvelle nos forces spirituelles. Le combat qui se joue de nos jours à travers la musique n’est pas de l’ordre du simple divertissement. Il est bel et bien eschatologique. D’ailleurs, les clips orduriers et les paroles offensantes montrent que ceux d’en-haut savent faire de la musique la courroie de transmission de leur œuvre de destruction de la transcendance. Les hommes du Moyen-Âge nous ont laissé en héritage un message fort, afin de nous soustraire à cette folie : il nous faut réinstaurer les devoirs envers Dieu, en lieu et place des droits de l’homme. À cet égard, le chant liturgique est un puissant vecteur de la foi, capable de nous rappeler à l’urgence de réhabiliter le magistère de Dieu. Parce que la musique est une combinaison sonore et sémantique savante, elle n’a d’intérêt que si elle tend vers un au-delà de sa propre vanité. J’ai l’intime conviction que la musique est un harmonique du sacré.

Entretien réalisé en collaboration avec Madelaine

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